Artiste,  Les Arthuriennes

Merlin – A la découverte de L’Oeil de Loup

 

Les semaines passent et je n’ai toujours pas pris le temps de vous faire découvrir les coulisses du travail de mon amie L’oeil de loup. C’est elle qui a ouvert le bal des Arthuriennes en incarnant le personnage de Merlin, en lui donnant corps en enroulant fibres et fils autour de ses fuseaux ou de son rouet. Je suis allée lui poser des questions sur son art, son regard sur la laine et bien sûr ce que Merlin a pu lui murmurer à l’oreille…

Amayaga – Si tu commençais cette discussion en nous racontant une belle histoire. L’histoire qui a
lié un fil de laine à l’âme d’un loup ?

L’oeil de loup – J’ai commencé le filage par hasard, grâce à une amie avec laquelle je tricotais et qui m’a aussi
ouvert le monde du petit élevage de chèvres. Elle avait dans l’idée de monter un petit atelier de
laines, possédait un rouet, mais ne s’en servait pas. Elle a proposé de me le prêter et l’aventure a
commencé. Je n’ai pas voulu me mettre au rouet directement… il me faisait peur pour être
honnête. Alors j’ai débuté en douceur au fuseau. Une fois les bases maîtrisées au minimum, je
suis passée au rouet. Dans le filage, la laine, tout est toujours question de rencontres, je crois…

Quels outils utilises-tu pour le filage ? Peux-tu nous en présenter un en particulier en
nous racontant ce que tu aimes quand tu l’utilises ?

Je n’ai qu’un seul rouet – pour l’instant ! toujours celui de cette amie. J’ai fini par le lui racheter. –
Je file au rouet sur le Minstrel de Kromsky ; c’est un rouet que j’aime énormément pour ses deux
possibilités d’entraînement. Il me permet de faire des réglages intéressants en fonction du type de
fil que j’ai en tête, des matières que je file.
Si j’aime le rouet, je crois que je suis passionnément amoureuse des fuseaux ; j’ai commencé avec
eux et c’est une histoire qui ne finira jamais. J’aime filer sur fuseaux suspendus et supportés,
varier les outils au fil de l’inspiration, de la fibre, de l’énergie que j’ai envie de mettre dans le fil.
J’utilise souvent les fuseaux suspendus pour les fils de broderie de soie. Ce sont des fuseaux très
légers et rapides qui me permettent une maîtrise de torsion intéressante ; pour la soie c’est
essentiel.
Mais mon cœur va tout droit aux fuseaux supportés ; j’en ai plusieurs avec des formes et des poids différents pour une adaptabilité technique maximale. Sur les supportés, je file surtout la laine, les fibres courtes en particulier, rarement la soie. Le filage au fuseau supporté est toujours un moment de concentration, d’écoute attentive à la fibre et au monde qu’elle m’ouvre. C’est souvent en filant au fuseau supporté que je trouve les textes accompagnant mes écheveaux. C’est un outil précieux, méditatif, qui enseigne la patience, l’équilibre… toute une langue en soi. Et c’est un geste ancestral, qui dépasse les pays, les cultures et les âges.

En terme de matières, où vont tes préférences ?

Sans aucune hésitation, à deux opposés : la soie et la noire du Velay. La soie parce que techniquement parlant son filage est un vrai défi technique ; la Noire du Velay parce que c’est affectif. J’ai découvert cette fibre grâce à une lainière, Séraphita (Christelle Jeannet) – une rencontre décisive pour moi -. La Noire du Velay est l’une des premières fibres que j’ai filée au rouet, dans toutes les déclinaisons : fils classiques un brin, deux brins, navajo et fils fantaisie variés. Cette fibre, un peu rustique certes, a pour moi quelque chose de très émouvant : sa couleur naturelle, chaude, presque noire avec des reflets bruns profonds parle à mon âme de louve, amoureuse des moutons… Séraphita a en outre proposé des déclinaisons très intéressantes de la Noire : cardée en mélange avec de la Bizet pour obtenir un gris de pierre naturel, la Noire a gagné en douceur, dans son ton et dans sa texture.
Je consacre toujours à cette fibre une collection : Black Soul. La collection filante de l’Œil de
Loup, qui ne se clôturera jamais. J’y décline la Noire avec d’autres fibres que j’aime. Et particulier
la soie.
La soie, j’y suis arrivée grâce à ma teinturière de cœur et de prédilection : Ama Yaga. Ce fut un essai d’abord. J’ai été totalement séduite par la fibre elle-même qui ne se laissait pas apprivoiser
facilement et puis par les talents merveilleux d’Ama sur cette fibre en particulier. En cours de filage, toutes les couleurs se déploient et miroitent à la lumière. C’est à chaque fois un voyage inattendu, riche, émouvant – quel qu’en soit le ton.

 

Tu inaugures l’aventure des Arthuriennes avec une figure emblématique : Merlin. Que
représente cet homme pour toi ?

Merlin fut d’abord pour moi un coup de foudre littéraire. J’ai été amenée à traduire les premiers
textes latins qui ont mis en scène ce personnage et je l’ai redécouvert, au-delà de ce que j’en
connaissais comme « grand public ». C’est pour moi, l’homme à la fois social et sauvage, qui ne
fait aucune concession avec lui-même. Quand il le juge bon, il se retire dans les bois, fuyant le
monde des hommes et le carcan social, pour laisser libre court à sa sauvagerie (les prophéties, les
langues anciennes et magiques et son amour des animaux – le loup et le cerf).

Merlin, l’homme des bois marchant près de son loup… Comment t’a-t-il inspiré ? Peux-
tu nous présenter les fils qui sont nés de cette immersion dans le cycle Arthurien ?

Merlin m’a inspiré parce que j’aime son rapport au langage : poétique, rude, sauvage ; son rapport
à la nature : les plantes, l’errance en forêt et ses dialogues avec le loup. Une autre facette de lui,
moins connue, me fascine aussi. Merlin est un grand amoureux et un sensuel naturel ; il a ses
muses ; et elles-mêmes sont attirées ou repoussés par lui. Pas de demi-mesures avec Merlin. C’est
toujours l’un des personnages les plus fascinants du monde arthurien. Sans lui, pas de roi
Arthur…
Les fils qui sont nés de cette thématique ne sont pas tous terminés. Les deux premiers que j’ai
filés sont très différents l’un de l’autre, pour poser le personnage et toutes ses contradictions.
Le premier écheveau Myrdddin est né d’un philtre magiquement préparé pour moi (avec beaucoup de Noire du Velay !). J’ai d’abord eu le texte en tête, puis le fil est venu : un deux brins assez épais, comme les multiples facettes du langage de Merlin : la mélopée, la prophétie, la psalmodie des bois sauvages, avec le loup pour seul témoin.

Le second – Silvam diligo – un single, est plus lumineux. Le texte m’est d’abord venu aussi, en latin. Mais la raison de ce fil, ce qu’il y a dedans, restera mon secret. Voilà pourquoi, je n’ai pas donné de traduction au texte. Merlin, enfant sauvage et homme des bois, l’enchanteur, l’amoureux fou, une langue ancienne…

Deux autres fils sont en cours.
Inaugurer les Arthuriennes avec Merlin, une figure qui relie pour moi mes deux vies – la littérature et le filage – est un bonheur immense, un honneur aussi ; et une très belle opportunité d’expression sans limite, en mots, en fibres.

Comment vois-tu ta progression dans le filage depuis tes débuts ?

Je n’aime pas trop le mot de progression, je n’ai jamais envisagé ma pratique comme progressive.
Je préfère le mot «découverte» ; c’est en filant qu’on devient fileuse. La fibre entre les doigts, on
apprend à l’écouter. J’ai suivi mes coups de cœur (soie, Noire du Velay, cachemire, etc…) et ils
m’ont amené à découvrir la palette des fuseaux ; mon rouet polyvalent m’a servi à de nombreuses
expérimentations. Les rencontres aussi permettent de prendre des sentiers où l’on ne serait pas
allé, soit par méconnaissance, soit par peur de la difficulté. Je pense à Ama Yaga qui m’a conduit
sur les routes de la soie.

 

Tissage d’Odile Faye Chevallier

Je pense aussi à Odile Chevallier, avec qui j’ai découvert le tissage.
J’apprends toujours avec elle comment se comportent mes fils de soie, mes fils de laine, en fonction du tissu créé. Je suis toujours en découverte, c’est ce qui rend ce monde des fibres si attirant. La dernière découverte en date est le tissage circulaire. Il me fallait cet outil pour approfondir ma pratique du filage fantaisie, moi qui file plutôt des écheveaux classiques.

 

 

Quelle voie artistique souhaites-tu prendre ?

Quelle question difficile ! Trois choses sont importantes pour moi et ce sont elles qui déterminent
ma démarche : les fils comme existant en soi, pas forcément vu comme seulement utilitaires, mais
portant autre chose, au-delà de l’utilité. Portant une expressivité. Voilà pourquoi j’y allie les mots :
textes, poésie et fils/fibres sont pour moi indissociables. Et enfin, l’image, la photo, qui n’est
qu’un support provisoire au fil, défectif, puisqu’il manque le toucher. Mais je tente dans mes
photos de faire ressortir ce que je vois dans le fil, ce que j’y ai mis d’intention ; j’essaie par le détail
d’une photo de susciter l’imagination chez ceux et celles qui regarderont avant de toucher. Par le
texte et la texture du fil, je suggère ; libre ensuite à ceux et celles qui sont touchés d’y mêler leur
propre imaginaire.


A partir du moment où un fil est publié, vendu, offert, transmis, il ne m’appartient plus. Il sera
transformé et n’existera plus tel que je l’ai créé. Par la photo, le texte, j’en garde la trace et
l’expression. Cette démarche de garder une trace, une mémoire, a donné naissance à un livre qui
rassemble mes principales collections et mes fils « fétiches ». Peut-être y en aura-t-il d’autres dans
l’avenir. Je l’espère.

S’il n’y avait qu’un fil, un écheveau que tu devais emmener avec toi, ce serait lequel ?

Il y en a deux, indissociables : Apache et Totem. Ce sont mes deux fils de vie – fils et textes bien
sûr.

Peux-tu finir cette discussion par un texte, une citation, qui définit ton lien au fil ?

Il s’agit encore d’Apache et Totem. Toute ma démarche créative et artistique est là.

De l’obscurité à la lumière :
Fils d’âme, fils conducteurs
Sang galopant, coeur battant
Danse sauvage de fils, de lignes.
Des fils et des mots jaillis
De l’ombre à la clarté
Délie la chaîne, tisse la trame.
Fils conducteurs, fils d’âme
Apache, Totem.

Merci à L’Oeil de loup de s’être prêtée à ce questionnaire. La prochaine artiste que vous découvrirez dans le cycle des Arthuriennes est Libellune.

One Comment

  • Chloé Hubert

    Merci beaucoup pour cet article. J’ai apprécié découvrir et “écouter” l’œil de loup. Son travail est splendide. L’alliance des fibres et des mots est très parlant avec le talent de cette artiste. Chloé

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