Les Arthuriennes

Viviane – À la découverte de Libellune

Après avoir découvert L’Oeil de loup et son regard sur Merlin, je vous invite à partir encore plus profond dans les bois à la rencontre d’une enchanteresse : Libellune. De l’aquarelle en passant par le filage, le tissage, la broderie, le feutre… Cette amie chère à mon coeur, nous emmène dans un voyage au coeur de l’Art sous toutes ses formes au rythme de la nature qui sait si bien l’inspirer.

AmaYaga : Comment a commencé ton histoire avec le filage ?

Libellune : Filer la laine était un vieux rêve et notre installation à la campagne il y a dix ans n’a fait qu’accentuer mon désir d’explorer cet ancien artisanat. J’ai besoin de travailler régulièrement de mes mains, d’explorer de nouvelles techniques artistiques et artisanales, de découvrir de nouvelles manières de m’exprimer. Comme je peins surtout à l’aquarelle, j’avais aussi envie de matière et d’autres façons d’aborder la couleur. Et puis filer est
aussi un acte magique.

Quels outils utilises-tu pour le filage ? Peux-tu nous en présenter un en particulier en nous racontant ce que tu aimes quand tu l’utilises ?

Les vieux fuseaux attisent mon imagination et peuplent mes rêves, mais dans les faits, nous n’avons que peu
d’affinités. Mon outil de prédilection, c’est le rouet. J’utilise le Minstrel de Kromski. C’est avec le tien que j’ai
appris à filer et ça a été un vrai coup de cœur. Un mois plus tard, pour le solstice d’hiver, mon compagnon
m’offrait mon propre Minstrel. C’était un chouette symbole : m’offrir une roue pour le retour du soleil.
Cependant, le coup de foudre ne nous préserve pas des orages. Comme dans un couple, il faut savoir
s’apprivoiser, s’adapter, apprendre à se connaître et s’aimer. J’ai eu quelques déboires avec mon Minstrel, car
je vis dans une vieille maison que nous n’avons pas fini d’isoler. Et le bois est une matière vivante, même
correctement traitée. Mon rouet a énormément grincé, je l’ai démonté, remonté, j’ai huilé toutes les parties
métalliques encore et encore…

Rien n’y faisait, jusqu’à ce que je trouve sa place définitive. Et dès ce moment, tout désir de divorce s’est envolé. J’ai essayé d’autres rouets dont certains me faisaient très envie sur le papier, mais à l’essai ce même coup de foudre n’a pas eu lieu.

De toute façon, en dehors de ma mésaventure, le Minstrel est un bon rouet. Polyvalent qui plus est. En outre, je ne suis pas une technicienne du fil. Même si je ne peux pas me contenter de mes
acquis et que je trouve sain et naturel de toujours chercher à m’améliorer, d’explorer d’autres façons de filer, d’observer comment les autres procèdent, le fil parfait n’est pas ce que je recherche principalement dans cet artisanat.

Ce qui m’importe vraiment ne réside pas dans le résultat matériel, mais dans la pratique du filage en elle-
même. Le moment où je file. Le plus souvent, j’aime filer seule, en silence et en me concentrant sur le geste, pour être totalement dans ce que je fais. Puis je laisse voguer mes pensées, tout en prenant soin de les trier.
Quand je sens que je commence à ressasser des problèmes, je me recentre sur le geste du filage, les couleurs
qui défilent, la sensation de calme. Ainsi, avec le mouvement répétitif et hypnotique de la roue, je voyage en
esprit et les couleurs me transportent. Je parlais du filage comme d’un acte magique plus haut, ce choix de
pensées que je décris est aussi un bon moyen d’instiller des vœux particuliers dans le fil. Une sorte de
bénédiction, de prière. Je le fais tout particulièrement quand je crée des fils pour tisser des couvertures de
bébé. Pour souhaiter à ces nouveaux êtres, une vie heureuse, équilibrée et riche… Un peu à l’instar d’une
marraine-fée.

Quelles sont les fibres que tu préfères ?

Les fibres animales et la laine en particulier. Je n’aime pas filer les fibres végétales. Mais par-dessus tout, ce
sont les mélanges que je préfère, avec une grosse quantité de laine pour base. J’aime les fibres douces et
gonflantes comme le polwarth ou le bfl. Si l’on y ajoute de la soie maulbère, un peu de fibres de camélidés, je
suis pleinement heureuse. Et de temps à autre, un peu de ces choses merveilleuses qui ressemblent à des
cheveux scintillants de fée.

Y a-t-il une palette de couleurs qui te parle plus qu’une autre ?

Le violet assurément et toutes ses déclinaisons. C’est une couleur que j’associe au spirituel. Bien que j’adore
également travailler le vert, du moins certains verts. Peut-être parce que je vis en forêt. C’est aussi une couleur
en connexion avec ma spiritualité.

Toi qui pratiques de nombreux arts, as-tu un lien entre l’aquarelle, la broderie, le feutre et tes filages ?

La couleur naturellement ! Je suis quelqu’un qui aime travailler les couleurs franches, je mélange assez peu mes
couleurs quand je peins, car je n’aime pas perdre leur lumière. Quand on mélange trop de couleurs à la fois, on
peut vite obtenir des teintes assez « sales » et ternes. La laine, le mohair et la soie prennent merveilleusement
la couleur et ont la capacité de restituer cette lumière que j’aime tant.

Quelle place a la nature dans ces pratiques ?

La nature a une place très importante dans ma vie. Même si je pense qu’on peut être heureux partout, le
contact quotidien avec la forêt m’apporte beaucoup. Elle me nourrit intérieurement. Quand nous nous sommes
installés en Auvergne, j’ai eu un petit pincement au cœur en me disant que nous serions loin de la mer, mais en
définitive, je crois vraiment que mon élément est la terre, la forêt. Je m’y sens chez moi. Et puis, les sources et
les ruisseaux sont nombreux ici.
Pour répondre directement à la question, sa place est évidemment celle de l’inspiration. La nature est une
source intarissable d’inspiration. J’aimerais avoir plusieurs vies pour en profiter et l’explorer pleinement.
Pratiquer différents arts, c’est une manière de me connecter à la vie et de lui rendre hommage.
En outre, maintenant que j’ai exploré les techniques modernes de teinture, j’aimerais me tourner vers la
teinture végétale. Tout prétexte est bon pour passer du temps dans les bois et au jardin. Pour l’instant, j’en suis
à un stade où je me documente. J’ai tout de même commencé à récolter des lichens qui poussent ici en
abondance. Et puis la belle saison arrive, je vais pouvoir dégainer mon chaudron magique et entamer des
expérimentations.

Qu’est-ce que le filage t’apporte au quotidien ?

La sérénité, le bien-être. Concrètement, c’est ma méthode méditative favorite. Mais j’en ai déjà parlé
précédemment.
Et sans oublier de chouettes fils sur mesure (o:
En fait, j’ai une autre façon particulière de me servir du rouet qui compte beaucoup pour moi. Je lis
énormément. Des romans, des livres informatifs. Au format papier et audio. J’aime particulièrement écouter des
livres audio informatifs quand je file, du fait de l’état de conscience que provoque le filage. C’est un excellent
moyen pour bien assimiler des informations, pour s’en imprégner. Dans un état de légère transe, l’inconscient
absorbe tout, bien mieux. C’est pour ça que je prends garde de ne pas écouter n’importe quoi, n’importe
comment.

Après Merlin, tu vas nous présenter ta vision de Viviane. Qui est cette magicienne pour toi ?

Après l’explication à propos de ma façon de filer, le choix du personnage de Viviane pour ce projet apparaîtra
sûrement comme une évidence. C’est la marraine-fée par excellence. C’est en effet ce qu’est Viviane pour
Lancelot. Elle incarne également un autre rôle, celui de la fée-amante avec Merlin.
Chaque année, j’aime étudier une civilisation, ou une période de l’Histoire, ou encore une figure mythique.
Cette année, j’ai tardé à choisir un thème et finalement, c’est la figure de la fée dans la littérature médiévale
que j’ai retenue. Je suppose que là encore ce n’est pas par hasard si mon choix s’est porté sur Viviane. Cet être
surnaturel venu du royaume de l’autre-monde est une figure mystérieuse qui suscite en moi une grande
curiosité !

Que représente la figure de la fée pour toi ?
Photo prise par Libellune

Elles sont pour moi une personnification des forces de la nature et de la destinée. Ces fées médiévales ont des allures d’anciennes divinités. Comme Dame Abonde par exemple, dont parle le Roman de la Rose, au XIIIe siècle et qui possède les caractéristiques d’une déesse de l’opulence. J’aime particulièrement cette fée bienveillante.

Comment penses-tu lui donner vie à travers les fibres ?
Je n’en ai encore aucune idée. Toutefois, je pense que ce ne sera pas un fil. Je suis totalement absorbée par la mise en route du nouveau projet de mon conjoint. Pour le moment, je n’ai pas eu beaucoup de temps pour autre chose. Quand je fais une pause, c’est pour me promener dans la nature, je file aussi un peu, mais le soir je n’ai que le courage de lire. Ce qui présente l’avantage d’en apprendre plus sur les fées et nourrir mon projet pour les Arthuriennes.
As-tu un type de fil en prédilection ? (célibataire, deux brins, dodu, dentelle, etc.)
Quand on débute en filage, ce sont les fils fantaisie qui fascinent le plus. Du moins, c’était mon cas. Aujourd’hui, ce que j’aime le plus, ce sont les deux brins moyens à fins, pour deux raisons. Tout d’abord, ils se filent plus lentement que les fils fantaisie et ça me laisse du temps pour voyager en esprit, méditer, bénir, prier. Ensuite, parce que j’aime l’effet qu’ils donnent à mes tissages.
As-tu gardé un écheveau pour toi ? Un qui aurait une importance particulière ou tes fils ont vocation à “bénir” d’autres foyers ?
J’aime bien donner. Je trouve qu’on éprouve plus de joie et de bonheur à donner qu’à recevoir, même s’il faut aussi apprendre à recevoir ! Je soupçonne que tu partages mon point de vue, car tu es une personne très généreuse. Cela dit, il m’arrive aussi de créer des fils pour moi-même dans ce genre de but. Pour te donner un exemple, puisque la forêt est un élément important dans ma vie de tous les jours, j’ai filé et tissé une grande étole/petite couverture en hommage à la forêt dont j’aime m’envelopper quand je traverse des moments difficiles. Elle me permet de me reconnecter à la personne que je suis vraiment à l’intérieur, qui reste stoïque dans la tempête. Comme je l’ai déjà dit, la forêt symbolise pour moi mon foyer. C’est mon ancre en quelque sorte.
Merci à Libellune de s’être un peu dévoilée lors de cet échange, nous découvrirons plus tard ce que Viviane lui aura inspiré lors d’un nouvel article. En attendant, Mars étant déjà là vous allez très vite découvrir l’artiste donnant corps à la figure clé du cycle Arthurien : Rue de la laine.

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