Artiste,  Les Arthuriennes

Arthur – À la découverte de Rue de la Laine

Nous sortons des bois, laissons les enchanteurs et leurs sortilèges pour revenir à la ville. Celle qui s’est attelée au légendaire Roi Arthur ne l’est pas moins dans le milieu des fibres et de la laine. Rue de la laine est artisan textile, elle travaille les fibres, les file, les tisse et se lance avec passion dans des quêtes aussi agréable à suivre sur son blog que les aventures des chevaliers de la table ronde. C’est dans son univers que je vous invite maintenant à plonger…

 

AmaYaga : Comment a commencé ton histoire avec le filage ?

Rue de Laine : J’aimerais dire que j’ai été irrésistiblement attirée vers le filage, et ce n’est au final pas faux, mais au départ, je dois avouer que j’y suis arrivée par le plus grand (et le plus merveilleux) des hasards. Pendant ma première grossesse, j’ai redécouvert le plaisir du tricot – à cette époque, j’étais salariée et un congé de maternité de six semaines représentait une période pleine d’attente que je ne savais pas trop comment meubler. Cette période annonciatrice de mon changement d’état, de la femme-fille à la femme-mère, et des transmissions à venir, m’a fait souvenir des moments où ma mère et ma grand-mère m’avaient enseigné le tricot et le crochet.

Un jour, dans une mercerie que je visitais pour la première fois, je suis tombée sur une pelote de fil très différent de ce qu’elles m’avaient appris à tricoter, du fil “fantaisie” – je te parle d’une époque où ce n’était pas chose courante (je suis un peu plus âgée que les créatrices que tu as déjà interrogées), les merceries vendaient surtout du Pingouin, du Phildar et autres Bergère. Après avoir tricoté ce fil avec un grand plaisir, j’en ai voulu d’autres. J’ai tapé “fil fantaisie” sur ce nouvel Internet – totalement magique pour se connecter aux personnes proches en centres d’intérêt mais éloignées géographiquement – et je suis tombée par hasard sur des forums de personnes qui…fabriquaient leurs propres fils ! C’était hallucinant ! J’ai tout de suite eu envie de faire la même chose : il me fallait un rouet. C’était un investissement important, j’ai décidé de me donner un peu de temps pour réfléchir, changer d’idée, oublier, devenir plus raisonnable… mais le désir était bien accroché, et j’ai commandé mon rouet. Dès qu’il est arrivé, j’ai vécu un grand amour.

Depuis, je n’ai jamais arrêté de filer. Étonnamment, je ne suis arrivée au fuseau que bien plus tard. Ce petit instrument qui joue les modestes m’impressionnait !

Quels outils utilises-tu pour le filage ? Peux-tu nous en présenter un en particulier en nous
racontant ce que tu aimes quand tu l’utilises ?

Mais quelle question ! Je suis une vraie geek. Une vraie amoureuse des outils. Il ne faut déjà pas me lâcher dans un Leroy-Merlin, alors tu penses, le filage… J’adore les outils. Tous, sans distinction. C’est au point que je ne fais pas boîte à outils commune avec mon mari ! Donc, forcément, j’adore découvrir un nouvel outil de filage. En prenant de l’âge, j’arrive à être plus raisonnable, mais… pas tout le temps.
Avec le temps, j’ai donc acquis plusieurs rouets, et je les adore tous. Je ne peux pas envisager de m’en séparer. Parfois, avec mon Gem, mon premier rouet, on se dispute comme des chiffonniers, mais on est des vieux potes. Je l’emmène sur tous mes marchés et mes salons, nous sommes liés par un lien magique qui m’a connectée à des dizaines d’inconnus qui, fascinés par le fonctionnement de cette machine sortie de nulle part ou, au contraire, évoquant des souvenirs de famille, m’ont raconté des histoires très touchantes qui ont imprégné “Monsieur Albert” (c’est son petit nom). Ne serait-ce que pour ces témoignages et ces partages, jamais je ne pourrais me séparer d’Albert. “Dame Séli”, mon Aura, est un peu plus intime car il ne voyage pas, mais c’est lui que je charge d’accueillir mes élèves dans le monde du filage. Il est si merveilleusement facile à régler que je lui laisse presque aveuglément le soin de les guider. Et quand j’envisage un fil qui pourrait se montrer difficile à réaliser, je ne me pose pas de question, c’est à lui que j’ai recours.

Si j’ai été trop présomptueuse dans des mélanges “contre nature” (hum, cachemire très court et soie maulbère très longue, Marie, est-ce vraiment une bonne idée ?), je sais qu’il me sauvera. C’est clairement mon préféré. C’est compréhensible, la technique du filage m’a toujours passionnée, je lis beaucoup sur le sujet, j’adore tester de nouvelles façons de faire et ce rouet est justement conçu pour cela.
Je ne vais pas essayer de te faire croire que la geek que je suis n’a pas engrangé toute une collection de fuseaux (j’en rougis !). Essentiellement des fuseaux suspendus, ce sont mes favoris. J’avoue, je suis une collectionneuse. Car, là, je ne te parle que des outils de filage, je glisse pudiquement sur tout ce qui est cardage, peignage, teinture, etc.

Quelles sont les fibres que tu préfères ?

Plus j’avance dans la pratique de l’art du filage, moins je peux répondre à cette question.
Au début, je croyais au mérinos comme au Saint Graal, parce que c’était une fibre douce et que je n’en pouvais plus d’expliquer que, non, la laine, ce n’est pas forcément “un truc qui gratte”. Bien sûr j’adorais la soie pour son côté luxueux, le tombé qu’elle apporte, et la façon dont elle absorbe et magnifie la teinture. Mais à force de me documenter, je me suis ouverte avec curiosité et passion toutes ces fibres dont le monde regorge. Je m’offre de temps en temps des fibres moins connues pour le plaisir de la découverte, comme ce petit paquet de swaledale que je viens de mettre de côté.
Là, par exemple, l’hiver est terminé, j’ai de folles envies de lin, et je file du coton.
Naturellement, le sujet des mélanges m’intéresse beaucoup, j’essaie de me documenter le plus possible pour comprendre comment combiner les qualités de différentes fibres pour les marier au mieux, que ce soit en termes de texture, de comportement une fois les fils tissés ou tricotés (tomber,solidité…), ou de manière d’absorber la teinture. Bref, quand j’ai commencé à filer, j’ai cru avoir des préférences, mais plus je découvre le monde des fibres, plus j’ai d’appétits.

As-tu une préférence pour les fibres naturelles ou t’autorises-tu également toute la gamme des
celluloses ?

Je préfère en effet les fibres naturelles, parce que je pense qu’elles conviennent mieux à notre peau
et à la planète, mais je ne m’interdis absolument rien.
Une des personnes qui m’a le plus influencée dans le domaine de la création lainière, la feutrière australienne Pam de Groot, m’a tenu dès notre première rencontre ce discours : “Des personnes te diront peut-être que pour fabriquer un vêtement en feutre, il faut absolument le faire tout d’une pièce et que le reste, c’est de la triche. Je ne te conseille pas d’écouter ce genre de discours. Il n’y a pas ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Tu peux coudre le feutre, le couper avec des ciseaux, hacher des fibres de laine si cela te chante et si tu penses que cela te permettra d’accéder à un résultat qui te plaît. L’important, ce n’est pas les diktats, c’est la créativité et le résultat final.
Il s’agissait de feutre, mais ce discours vaut pour toutes sortes de disciplines créatrices, et je le transmets à mes élèves en leur conseillant de se méfier des “ayatollahs” et de leurs “ayatollismes”.
La créativité est foisonnante, et c’est dommage de se priver des scintillements du glitz, par exemple,sous prétexte que c’est une fibre artificielle. Je ne suis pas du genre à porter des vêtements en polyester car cela m’est désagréable, et je réduis mon usage des plastiques dans la vie courante, mais pas question de m’interdire un peu de fibres artificielles ou synthétiques si je pense qu’elles peuvent apporter quelque chose.

Y a-t-il une palette de couleurs qui te parle plus qu’une autre ?

Eh bien, c’est un peu comme pour les fibres : j’élargis mon horizon ! À l’époque où j’ai commencé à filer, je n’aimais presque que le bleu. Le temps a passé et je ne comprends même plus pourquoi. J’ai glissé vers les différents violets et toutes les couleurs “composées”, les verts kaki ou acides, les oranges brûlés, les bleus canard, les jaunes moutarde, les rouges bordeaux… Oui, j’apprends à apprécier le jaune que j’avais toujours détesté. Bref, à force de teindre, de carder, de marier les teintes, j’aime désormais toutes les couleurs sans exception. On m’aurait dit cela il y a dix ans, je ne l’aurais jamais cru. C’est vraiment une chose que le filage m’a apportée : non seulement sortir de ma zone de confort, mais en oublier carrément les frontières.

Toi qui pratiques depuis de nombreuses années, y a-t-il eu une évolution dans ta manière de
travailler les fibres ?

Bien sûr, j’évolue chaque jour. Je déteste l’idée de faire toujours le même fil : ce n’est clairement pas pour moi. Les fibres que je travaille ne sont pas un but mais un moyen. Mon cœur est perpétuellement attiré par de nouvelles matières et de nouvelles façons de les transformer. J’ai découvert que ma passion, c’était la spirale : sur un tour de potier… sur le papier, au bout d’un pinceau… gravée dans la pierre… et puis devant un rouet. Il y a bien des manières d’entrer dans cette spirale magique, et aussi d’en sortir !

Quelle place a cet art dans ta vie de tous les jours ?

Une place très indispensable. C’est ma méditation quotidienne. Le moment qui n’est qu’à moi, pendant lequel je suis moi-même, où un sas de silence tient le monde à distance. Une bulle. D’ailleurs, quand les obligations quotidiennes m’empêchent de toucher à mes fibres, je deviens facilement grognon, mes proches le savent, et mon adorable mari fait tout pour me permettre d’y consacrer du temps, probablement parce que je suis beaucoup moins aimable quand j’en suis privée 😀

De toute manière, même si je ne suis pas en train de filer, des projets me viennent en tête tout le temps, donc j’ai toujours un cahier pour les noter, sans quoi ils me tournent dans le cerveau sans relâche et m’empêchent de lire, par exemple. Et la lecture, c’est comme le filage, j’en ai besoin. Je lis, je me promène, je regarde les arbres, et l’inspiration vient – parfois de manière très impérieuse. C’est elle qui décide.

Tu enseignes également le filage, le tissage aux autres. Cette transmission est-elle essentielle pour
toi ? Y a-t-il des élèves que tu n’as jamais oubliés ?

Pour moi, cette transmission est essentielle, très au-delà des gestes ou de la symbolique du filage.
Partager mes savoir-faire est important pour moi car j’ai rencontré beaucoup de gens qui se pensaient incapables sur le plan manuel. La société française valorise le travail intellectuel depuis l’après-guerre, au point qu’un enfant doué à l’école, par exemple, ne se verra jamais proposer un métier aussi “trivial” qu’ébéniste ou tisserand. On se retrouve avec des générations d’actuaires, de banquiers, d’ingénieurs, de programmeurs, de start-uppers et autres jongleurs de chiffres auxquels on a sentencieusement rabâché que travailler avec ses mains, c’est “sale”.

Certains abandonnent brusquement leur carrière pour opérer un virage à 180°, mais la plupart n’osent pas, et c’est bien compréhensible, car ils craignent de tomber dans la précarité. Et parfois, ils s’offrent – ou on leur offre – le plaisir de “libérer leurs mains” et de voir de quoi ils sont capables. Comme j’ai fait le choix de ne proposer que des cours particuliers, chaque stage est un moment d’échange très personnel, durant lequel j’ai un bonheur indicible à “libérer” les mains et l’esprit de mes élèves. J’essaie de leur apprendre à mettre leur cerveau en pause et à laisser leur corps mener la danse. Pour le filage, c’est particulièrement important. Après ce moment, j’ai souvent l’impression de quitter une personne qui vient de se découvrir un véritable “super-pouvoir”, c’est magique. Nous avons partagé nos expériences, quelques confidences, et à ce titre, comment pourrais-je en oublier un seul ? D’autant qu’à travers leurs interrogations et leur cheminement, j’ai toujours quelques informations à rechercher, à ajouter à mon enseignement : transmettre, c’est toujours apprendre soi-même.

Tu fais également de très beaux tissages. Sur quels métiers travailles-tu ?

Merci ! En fait je réalise des tissages extrêmement simples. Je sors rarement de l’armure toile. Ce qui me plaît, c’est de marier des fils de toutes sortes, ou de travailler des fils conçus pour obtenir un certain effet. Voilà donc plus de dix ans que je tisse essentiellement sur un métier à peigne envergeur. Ils permettent déjà de faire énormément de choses avec un fonctionnement très simple et un faible encombrement, très appréciable dans mon atelier passablement surchargé. Je peux passer un temps fou à sélectionner une dizaine de fils fantaisie ou plus simples à assembler pour un tissage très texturé. J’aime aussi, de temps en temps, réaliser un tableau.
Cela dit, j’ai aussi commencé à étudier le tissage à cadres, il y a des motifs qui me plaisent beaucoup, notamment les chevrons. Mais si on veut en apprécier la beauté, il faut utiliser des fils plus simples.
J’en suis à la phase d’expérimentation, mais je commence à avoir des projets assez précis.

Lorsqu’un fil naît entre tes doigts, le tissage te vient-il en amont ou bien après ?

Cela dépend ! Je réalise pas mal d’écheveaux pour le plaisir, pour essayer une technique, ou pour le
“thème du mois” que je propose sur le forum Tricotin (qui, comme son nom ne l’indique pas, a une section filage assez bien garnie). Je les mets de côté et lorsque j’ai envie de réaliser un tissage fantaisie, j’ouvre mes tiroirs, mes paniers, et je prends plusieurs sacs où toutes sortes d’écheveaux sont classés par palette de couleurs. Je n’ai plus qu’à faire mon choix.

En revanche, il m’arrive aussi d’avoir tout de suite en tête un résultat particulier et de filer le fil en fonction. Par exemple, je suis en train de confectionner une très grande couverture pour deux personnes, en assemblant plusieurs bandes (mon métier ne fait que 70 cm de large), et j’ai déjà réalisé presque une dizaine d’écheveaux, en conservant des échantillons pour faire un fil identique, même à plusieurs semaines ou mois d’intervalle.

As-tu gardé un fil dans tous ceux que tu as fait ? Un fil qui aurait une importance pour toi et si oui,
laquelle ?

J’ai encore pas mal de fils de mes débuts, et j’avoue que pour ceux qui me plaisent beaucoup, lorsque je me décide à les utiliser, j’en garde toujours quelques mètres que j’enroule sur une petite bobine en carton, et que je garde en déco sur une étagère, pour le souvenir. C’est par exemple le cas d’un fil que j’ai vraiment aimé faire et dont le rendu me plaisait énormément, baptisé “Les tanneurs de Fès. J’en ai fait une écharpe que j’ai vendue, mais il m’en reste un peu sur une bobine. J’ai aussi encore une petite pelote de fil réalisée avec la toute première mèche que j’avais teinte. Elle n’est pas très originale et les couleurs ne reflètent pas forcément mes goûts, mais mon cœur fond de tendresse à chaque fois que je tombe sur elle en rangeant mes stocks. J’avais adoré le rendu de cette première teinture, je m’étais épatée moi-même, et à chaque fois que je la revois, je ressens la même joie, totalement intacte. Je ne suis pas sûre que je pourrai me résoudre à m’en servir un jour…

Je n’ai jamais eu la chance d’y participer mais peux-tu aussi nous parler de l’aventure du Pub
Spinning ?

Eh bien, c’est une aventure que j’ai prise en marche il y a bien des années ! Le Pub Spinning parisien a été lancé par la fondatrice du site de vente Tricotin, Flore, une vraie amoureuse des arts textiles. C’est Zouzou qui m’a proposé d’y participer en voyant que je me sentais un peu seule à filer dans mon coin et à surfer sur le Web, et je m’y suis tout de suite sentie très à l’aise. Quelques années après, quand Flore a quitté Paris, Zouzou et moi avons continué d’animer l’événement.
Cette rencontre mensuelle ressemble à un café-tricot, mais s’y ajoutent des rouets et des fuseaux, parfois même un petit métier à tisser. Nous nous retrouvons généralement le dimanche après-midi dans un pub irlandais, à Paris, où on nous accueille chaleureusement. Il y a une petite bande d’amies et d’amis aimant la laine, le filage, le tricot, et à presque chaque événement, au moins une nouvelle ou un nouveau. Chacun est libre de venir ou pas, de prévenir ou non, on prend des nouvelles, on partage nos découvertes, nos coups de cœur, on essaye du matériel, on se donne des conseils… Pour les amateurs, la bière est excellente, les autres savourent jus de fruits ou boissons chaudes, et même quand des passionnés de rugby viennent regarder France-Irlande sur grand écran, on cohabite très bien !
C’est vrai qu’Internet est une merveille pour découvrir des artistes aussi passionnés que nous à l’autre bout de la planète, mais quand même, se rencontrer en chair et en os, c’est précieux 🙂

Tu proposes régulièrement des thématiques pour les fileuses sur le forum de Tricotin, quand cela
a-t-il commencé ?

Cela a commencé exactement en janvier 2014 ! C’est pratique, les archives des forums, on y retrouve les infos plus facilement que sur Facebook ou Instagram 😉 Depuis quelques années, mon amie Katja (aka Esperluette)
proposait un thème chaque mois mais comme elle manquait de temps, avec l’arrivée de son bout de chou, elle a dû y renoncer et Flore m’a proposé de prendre la suite. C’est un challenge de trouver chaque mois un thème différent ! J’oriente parfois les participants vers une couleur, un type de fibres ou bien une transposition – passer d’un personnage, un tableau, un élément de la nature ou que sais- je, à un écheveau.

Parfois, je m’intéresse à une technique particulière, comme le bouclé ou le câble, et j’en rappelle les grandes lignes. Pas besoin de faire un gros écheveau, on peut essayer avec quelques dizaines de grammes de fibres. Il n’y a de toute manière aucune règle pour participer ! Certaines personnes découvrent ou redécouvrent ainsi des choses qu’elles ignoraient ou croyaient ne pas aimer, ou ne pas pouvoir faire. J’essaye d’aiguiser leur curiosité et de les attirer hors des sentiers battus.

Après Merlin et Viviane, tu vas nous présenter ta vision du personnage central du mythe
arthurien : le roi Arthur. Qui est cet homme pour toi ?

J’adore Arthur parce que c’est un mystère. Il se tient sur le bord de la spirale.
Les différentes histoires des chevaliers de la Table ronde on fait partie de mon enfance de la même
manière que les contes de Perrault, de Madame Leprince de Beaumont ou des frères Grimm, puis, adolescente, j’ai lu plein de romans inspirés des légendes arthuriennes (Jean Markale, Marion Zimmer Bradley…) et c’est seulement en arrivant à la fac que j’ai étudié les textes originaux de Chrétien de Troyes. Mais si on suit avec moult détails les aventures des chevaliers “stars” comme Gauvain ou Yvain, finalement, on en apprend assez peu sur Arthur. C’est plus un symbole, le symbole du roi ou plus simplement du dirigeant qu’on aimerait avoir. C’est le cadre, le prétexte, le fil conducteur des légendes arthuriennes – d’où leur nom – mais il n’en est pas vraiment le sujet. Les choses se passent beaucoup autour de lui, un peu moins pour lui.
J’ai aimé la série Kaamelott pour son côté désopilant qui me rappelait le Sacré Graal des Monty Python, mais elle dévoile quand même un aspect assez noir du personnage d’Arthur, qui montre souvent une certaine amertume. Pourtant, il ne manque pas de foi, puisqu’il y explique aux jeunes chevaliers que l’on peut douter de tout, sauf de la nécessité d’être du côté du plus faible. Y a-t-il chose plus noble que celle-là ? Plus nécessaire, plus actuelle ? C’est le type de dirigeant – patron, homme politique, président, que sais-je – qui me fait fantasmer. Je ne m’imagine pas reine aux côtés d’Arthur, mais j’aimerais être sa sujette.

Comment ton projet a-t-il pris forme et quel est-il ?

Quand tu m’as proposée de participer à ce projet, je n’ai pas douté que ce serait un écheveau, un écheveau fantaisie, car c’est souvent la voie que je choisis lorsque je souhaite exprimer quelque chose de précis. J’aimerais donner une existence à cet Arthur qu’on connaît si peu, finalement, représenter les différentes étapes de sa légende. J’ai commencé à travailler sur un brouillon griffonné (ce que les Anglo-Saxons appellent mind mapping) réunissant toutes les idées que je pouvais avoir, et pour le moment, j’en suis à réunir les différents matériaux dont je vais avoir besoin. Cela implique de fouiller dans mes stocks, de me procurer ce que je n’ai pas encore… pour moi, cette étape peut être assez longue, avec beaucoup de réflexions sous-jacentes et de digressions parfois totalement inutiles, mais qui finissent toujours par nourrir mon processus créatif. Mais ensuite, quand je m’installe devant mon rouet – c’est clairement un job pour l’Aura – cela peut aller très vite.
Lorsque je m’attelle à la phase finale de ce genre de projet, il peut arriver que j’y travaille non-stop jusqu’à la fin : je me plonge dans une ambiance, dans un monde à part, et je n’en sors plus, quitte à écorner quelque peu mon temps de sommeil…

Si tu devais donner un conseil à une fileuse qui débute tout juste ou une personne aimant se
lancer mais ne sachant pas comment s’y prendre, quel serait-il ?

Je lui dirais d’abord de se lancer sans hésiter si l’envie est là. Ce genre d’envie nous trompe rarement.
Et si elle a peur d’investir dans du matériel et d’être finalement déçue, il faut savoir qu’un bon rouet ou un bon fuseau trouve très vite un second ou un troisième propriétaire.
Je lui dirais ensuite de ne pas être trop exigeante avec elle-même et de prendre le temps de laisser ses doigts et le reste de son corps comprendre et sentir les fibres. Si son fil n’est pas parfait dès le premier jour, eh bien, c’est le cas de la plupart des gens, donc pas de panique ! Je lui conseillerais de ne surtout pas cérébraliser la chose et de faire confiance à sa peau, à ses empreintes digitales. Il faut apprendre à écouter les fibres (elles ont parfois une façon très impérieuse de “dire” comment elles veulent être filées), sentir les vibrations du fil, comme si c’était une corde de guitare : ce sont elles qui nous disent s’il y a assez de torsion, s’il est assez solide, s’il sera duveteux comme on le souhaite, s’il est bon pour être retordu ou laissé en mono-brin. Avec un peu d’habitude, on peut réellement filer les yeux fermés. Je lui conseillerais aussi de pratiquer beaucoup et souvent, mais de ne pas hésiter à faire une pause d’une semaine, par exemple. Eh oui, on apprend aussi très bien quand onne pratique pas. Et surtout, je l’enjoindrais à rester le plus possible dans le lâcher-prise.

 

Merci beaucoup Marie pour toutes ces réponses qui nous offrent encore un autre regard sur un même amour des fibres textiles… Nous serons peut être dans les temps pour la prochaine destination. En effet, Avril se placera sous le signe d’un lieu unique : Avalon.

Et quelle artiste pouvait le mieux incarner cet endroit magique sinon Claire des Bruyères

3 Comments

  • ChrisTine

    C’est un bel article, merci à vous deux..
    Marie est, pour la connaître, une experte et magicienne du fil. A côté, j’ai bien des progrès à faire parce que je n’évolue pas vite. Ces conseils me seront utiles en temps voulu.
    Les légendes arthuriennes ont fait l’objet de ma reconversion textile et j’ai encore en mémoire le film “Avalon” découvert au Pays de Galles quand j’étais ado.

  • Sélène D.

    Encore une très belle interview, qui permet de mieux connaître Marie, que je croise pourtant ici ou là depuis quelques années maintenant.
    J’ai hâte de découvrir “ton” Arthur, une de mes figures préférées du mythe de la Table Ronde.

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