Artiste,  Les Arthuriennes

Avalon – À la rencontre de Claire des Bruyères

Avalon.

Mystérieuse et magique.

A la manière de Brocéliande, elle nous ramène plutôt à la Bretagne dans notre imaginaire…

Et la Bretagne résonne si bien sous les doigts d’une Artiste qui m’a toujours beaucoup inspirée depuis mes débuts dans le filage… Claire des Bruyères sait mélanger fibres et couleurs pour mieux les révéler dans des fils et des tissages empreints d’un instinct sauvage et animiste. Je vous invite à vous plonger dans ses mots et son regard sur les arts du fil.

Amayaga : Comment la laine est entrée dans ta vie ?

Claire des bruyères : J’ai d’abord appris à tricoter vers 5 ou 6 ans avec ma grand-mère, et je me souviens que j’aimais beaucoup cela ! Ma grand-mère et mes tantes avaient toujours un tricot en cours et à portée de main, cela me paraissait donc très naturel de tricoter et de créer ses vêtements et ses chaussettes. Ensuite il y a eu une longue pause à l’adolescence puis pendant mes études, j’ai recommencé dans ma vingtaine en arrivant à Paris et je n’ai jamais décroché depuis.
Concernant les arts du fil, ils sont entrés dans ma vie par le tissage. Je faisais partie d’une troupe de reconstitution historique assez rigoureuse, basée sur la période de l’an Mil, et j’ai eu l’occasion
d’apprendre le tissage aux tablettes lors d’un campement en 2007. Je dois préciser qu’à cette époque, je ne pensais pas du tout avoir de talent créatif ou artistique, que ce soit en dessin, en musique… mais mettre les mains dans un tissage et voir le motif apparaître a été une révélation. J’ai été complètement happée et j’ai commencé à tisser quelques galons. Mais je me suis rapidement sentie limitée et j’ai acheté un Knitters Loom quelques mois plus tard pour créer des tissages plus grands et plus librement qu’en reconstitution médiévale.
J’ai rapidement rencontré un souci pour me fournir en fils : en poussant la porte des boutiques de l’époque, je me suis rendue compte que le choix de fils était plus que limité, pas forcément dans mes goûts et surtout trop rarement en matières naturelles ! Il n’y avait pas encore un renouveau aussi fort qu’aujourd’hui dans ce domaine, et j’ai donc décidé d’acheter rapidement un rouet pour créer mes propres fils puisque je ne trouvais pas ce que j’avais en tête pour réaliser mes tissages. En parallèle, toujours en campement, j’avais pu apprendre à filer au fuseau et en acheter un avec une fusaïole en os, le filage est donc venu très naturellement compléter le tissage et mes deux apprentissages et pratiques se sont construits en parallèle.

Ton premier outil fut il un fuseau ou un rouet ? Des deux as-tu une préférence ?

Un fuseau pour premier outil donc.
Je n’ai pas de préférence, les deux se complètent à mes yeux. Je file la plupart de mes fils au rouet, mais j’ai toujours choyé une petite collection de fuseaux, réservés au filage de petits métrages précieux… par exemple pour des petites soies ou des petites nappes de fibres qui seraient filées trop rapidement au rouet : j’ai toujours aimé prendre le temps de les « déguster » au fuseau. J’aime aussi la richesse du fuseau, son histoire, ses spécificités à travers le temps, les pays, les régions, ses formes si variées, les gestes bien différents… Et son côté transportable.

Toi qui possèdes un panel d’outils important, est-ce qu’il y en a encore un que tu n’as pas ou qui
te fais rêver ?

Ahahah, c’est vrai que j’ai beaucoup d’outils, rouets, cardeuses et autres outils de mélanges de fibres, métiers à tisser… je suis comblée, rien ne me vient à l’esprit pour l’instant. Peut-être une cardeuse MadBattR de Strauch un jour pour des nappes très fantaisies ? Mais franchement les prix ont tellement augmenté ces dernières années, je suis chanceuse d’avoir acheté mon matériel il y a quelques années ou en sautant sur de bonnes occasions.

Je sais que tu utilises uniquement des fibres naturelles. Peux-tu nous expliquer pourquoi et
surtout nous présenter celles que tu préfères ?

En effet, j’ai fait le choix de complètement supprimer de mon atelier les fibres synthétiques, tout simplement parce qu’elles sont issues de la pétrochimie, polluantes, et dénuées des qualités des fibres naturelles. J’ai pendant quelques années eu une petite tolérance pour les fibres les plus brillantes comme l’angelina, le glitz… par petites touches pour leur côté scintillant, mais je ne me sentais plus cohérente et je les ai donc définitivement écartées.
La raison est principalement écologique : je n’ai pas envie de travailler avec du plastique, alors que j’essaye de limiter voire de supprimer son utilisation dans ma vie de tous les jours. On connait son impact sur l’environnement, sur la santé, depuis sa fabrication, son utilisation, la difficulté à s’en débarrasser…
La plupart des fibres nouvelles comme le soja, le bambou… sont aussi extrêmement polluantes à fabriquer et faussement écologiques, surtout quand on sait qu’une immense majorité des fibres de soja est OGM. Si je n’en veux pas dans mon assiette, je n’en veux pas sur mon rouet. Je n’utilise par non plus de coton puisque cette fibre consomme énormément d’eau, et qu’elle est très souvent OGM elle aussi pour supporter les pesticides dont on l’inonde.
Je sais que cela peut sembler être un choix drastique, on cède souvent au côté esthétique et on n’a pas vraiment envie de se limiter dans notre créativité, on se dit que ce n’est pas si grave ces quelques grammes de ceci, qu’on a trop envie d’essayer cette nouvelle fibre… mais vraiment je ne me sentais plus cohérente avec ce genre de fibres entre les mains, même en petites doses. Les appellations « faux cashmere » ou « faux angora » me font bondir : ces fibres synthétiques n’égaleront jamais les fibres naturelles par leurs qualités de chaleur, de douceur, d’isolation… sans compter que je les trouve affreusement inertes sous les doigts au filage, quand on connaît l’infinie variété de nuances et de textures des fibres naturelles, qu’on imagine par exemple le mouton sur lequel cette laine a poussé, son environnement naturel, son climat… cela crée un lien avec la fibre qui est partie intégrante de chaque création et de ma démarche.


Enfin, nous avons beaucoup à faire pour sauvegarder, reconstruire et valoriser une filière laine française et européenne, j’ai donc à coeur de participer à mon échelle à ces projets et cela ne passe définitivement pas par l’usage de fibres synthétiques.
Dans un registre plus léger, mes fibres préférées sont sans aucun doute le BFL et le Gotland. J’aime le
premier car il a à mes yeux toutes les qualités : la douceur, mais beaucoup plus de gonflant que le mérinos, tout en prenant très bien la couleur… j’adore ces petites boucles ! J’aime aussi le Gotland pour ses nuances de gris et sa brillance, la profondeur qu’il ajoute à tout mélange…

Les palettes de couleurs qui te parlent le plus ?

Hmmm, pas facile celle là ! Ça fait peut-être cliché mais toutes les couleurs me parlent, je ne pourrais pas me priver d’une seule, elles expriment toutes quelque chose de si différent et elles seront tour à tour toujours nécessaires à une vision, une idée, un projet à réaliser. C’est comme de me demander quelle lettre de l’alphabet je préfère, j’ai besoin de toutes.
En réfléchissant un peu j’allais te dire que j’aime les teintes assourdies, complexes, nuancées… mais je peux aussi adorer un beau rose sari qui claque et un jaune moutarde ! Je n’aime pas forcément le orange à première vue mais un beau brique, des couleurs d’automne, une flamme, comment résister ?

Bref, je les aime toutes.
Cela dépend peut-être aussi des périodes de vie, j’ai longtemps adoré le vert et le violet, et moins maintenant. Je reviens beaucoup ces derniers temps aux couleurs naturelles des toisons, sans teinture, aux tons neutres et doux… je suis sans doute aussi influencée par mon environnement océanique et les brumes bretonnes !

Tu me dis souvent être une mélangeuse… Racontes-nous ton approche de la cuisine de fibres !

Oui, je dis souvent être plus mélangeuse que teigneuse (en allusion au groupe « le gang des teigneuses » où il y avait à l’époque beaucoup de teinturières et d’échanges autour de la teinture). J’aime beaucoup teindre ou plutôt peindre mes fibres, mais j’ai vraiment une prédilection pour les mélanges, que ce soit au hackle, à la cardeuse, au picker… Ces outils ont un rôle vraiment important dans mon approche du filage : on parle souvent des techniques de filage, alors que tant de choses se jouent déjà en amont, au moment du mélange…
Le mélange des fibres ajoute pour moi une dimension supplémentaire en jouant non seulement avec les couleurs, mais surtout avec les textures et les qualités de chaque fibre. J’adore me composer des palettes de couleurs et de fibres puis créer une nappe de fibres, couche par couche, petite touche par petite touche, la douceur de celle-ci, le gonflant de celle-là, la brillance, le contraste, le camaïeu… Je file très peu voire jamais de ruban de fibres, toujours des nappes, donc il faut que je sache les préparer.

Quelle est ton évolution dans ton travail des fibres si tu regardes en arrière ?

Je dirai qu’au fil des années je suis remontée dans les étapes, du tissage au filage, puis lorsqu’on m’a proposé des toisons il a fallu apprendre à les préparer, les laver, les teindre, les carder… J’ai donc eu pendant longtemps une approche très technique du travail des fibres, en suivant beaucoup de formations, en me documentant, en lisant… pour apprendre le plus de choses possible, et cela m’est très utile aujourd’hui pour mettre la technique au service de l’idée, ou la dimension artisanale au service de la dimension artistique. Aujourd’hui j’ai peut-être une approche plus spontanée et intuitive, tout en creusant les aspects thérapeutiques et symboliques des arts du fil.

As-tu gardé ton premier fil ? Est-ce qu’il y a des écheveaux dont tu ne te sépares pas ?

Oui, j’ai toujours mon premier fil, un petit écheveau dodu de mérinos marron, appelé Dana 🙂
J’ai toujours gardé certains écheveaux, car j’ai une idée pour eux et j’attends le bon moment pour la concrétiser. Et depuis ce printemps, j’ai décidé pour le moment de ne plus vendre mes filés-main donc on dirait bien que je vais finalement tous les garder héhé ! Plus sérieusement, j’ai l’impression de ne pas parvenir à vendre mes écheveaux à leur prix juste, j’ai donc décidé pour le moment de ne plus les vendre afin de ne plus avoir cette impression désagréable de vendre mes créations au rabais. Je les garde donc pour les tisser et les valoriser moi-même.

Tu as récemment fais un article annonçant que la voie professionnelle n’était plus le chemin le
plus évident pour vivre cette passion… Comment as-tu franchi le cap initialement de te lancer dans l’aventure d’avoir ton propre atelier ? Moi qui me lance à mon tour et peut être d’autres qui
en ont envie sans avoir encore osé, quels conseils nous donnerais-tu par rapport à ton expérience ?

Les choses se sont faites assez progressivement au fil des années : c’était d’abord un loisir, puis des proches m’ont passé commande de tissages, puis des amis d’amis, puis des personnes inconnues… j’ai donc pris un statut d’autoentrepreneur. On m’a ensuite proposé une première expo dans une galerie, puis un atelier partagé, et c’est vraiment devenu une activité à part entière. J’étais salariée, en télétravail et à mi temps, j’avais donc toute la latitude nécessaire pour suivre mes envies et les propositions lorsqu’elles arrivaient, et c’est ainsi que mon atelier est né. Pour des raisons personnelles j’ai préféré démissionner de mon poste de salariée il y a 2 ans : cela faisait longtemps que je me demandais s’il était possible de vivre de mon atelier, si je pouvais le développer, et si, et si, et si… et j’ai donc décidé de sauter le pas, puisque j’étais de toutes façons dans une période de transition professionnelle, c’était le moment ou jamais et je ne voulais pas rester avec ce « et si » et regretter plus tard de ne rien avoir tenté. J’avais aussi de plus en plus de matériel et cela me faisait du bien d’avoir un lieu hors de la maison pour créer, casser la solitude du télétravail et de l’atelier, et pour accueillir mes stagiaires. Malheureusement cela n’a pas suffisamment fonctionné. Comme je le dis dans l’article où je fais le bilan
de cette année et des incertitudes de l’avenir, il y a plusieurs raisons à cela : le contexte économique principalement, ma localisation géographique très éloignée (Brest, dans le Finistère), un gros travail de
sensibilisation à faire sur la dimension artistique du fil, et un autre tout aussi important sur l’impact réel
du domaine textile en terme d’écologie, de prix, de fabrication… J’avais fait le pari qu’en faisant une bonne fin d’année avec les ventes et les commandes des fêtes, plus des stages dans mon atelier (les miens et ceux d’autres artistes textiles), quelques festivals voire une galerie l’été, la vente en ligne tout au long de l’année et éventuellement de l’achat revente de matériel je pourrais m’en sortir financièrement. Mais cela est trop précaire : j’ai fait une mauvaise saison des fêtes qui m’a mise en difficulté dès le départ, les stages ne se sont pas remplis comme je l’espérais, je n’ai pas suffisamment de public et de clients pour penser leur vendre du matériel… Je sais qu’il me resterait encore des choses à essayer, des pistes à explorer, que 2 ans c’est peu pour une petite entreprise. Mais financièrement ce n’est pas tenable, les bons mois sont absorbés par les mauvais, c’est une pression énorme qui au final nuit à ma liberté de créer et d’expérimenter.


Quant aux conseils à donner, ce n’est pas simple vraiment, je suis moi-même en train de digérer cette expérience, la part de déception et la part de satisfaction, et chaque situation est bien différente pour chacun. Le contexte économique ne joue pas en notre faveur, c’est certain. La localisation géographique est aussi importante si on compte sur le réel : beaucoup de gens ne peuvent pas se rendre dans le Finistère pour un stage, et cela me freine aussi pour me déplacer en raison des coûts à ajouter. A l’idéal je dirais un endroit central, beau, touristique mais qui vit quand même toute l’année, et trouver un public avec un certain niveau de vie pour vendre, que ce soit en salon, en commandes, sur Internet… Avoir un très bon réseau aussi ! Se mettre aussi le moins de charges possibles, sinon on bosse pour payer les charges et pas nous ! J’aurais peut-être du commencer plus petit, en louant des lieux juste pour les stages, et travailler depuis la maison. Ce sont les stages et les formations qui sont les plus rémunérateurs, mais il ne faut pas sous estimer non plus le temps passé à la préparation, les matières premières, le nombre d’inscrits nécessaires… J’ai aussi touché mes limites car je pense que pour réussir il faut vraiment être sur tous les fronts : salons et festivals, formations et stages, vente en ligne, voire expositions et galeries… avec deux enfants en bas âge et loin de ma famille, je n’ai pas la possibilité d’être à 200% dans ce projet d’atelier pour le moment. Et une autre difficulté a été de me sentir limitée dans ma créativité : c’est très difficile de conserver le temps de créer, d’explorer juste pour le plaisir, assez rapidement il y a en arrière plan la pensée qu’il va falloir valoriser ce qu’on fait, pour le vendre ou l’enseigner. Je le savais avant de commencer mais cela m’a beaucoup pesé, il faut aussi réussir à garder le temps de nourrir sa créativité et sa source.

Je suppose que cet art et aussi une manière de vivre… Dans le quotidien, dans ta maison, avec ta
famille où se trouve le fil ?

Oh oui, vie quotidienne et créative sont étroitement reliées c’est sûr ! Le fil est partout, j’ai pris l’habitude depuis que mes filles étaient petites et mon temps limité d’avoir toujours des paniers avec des projets ou des palettes à différents stades d’avancement dans tous les coins. Ainsi dès que j’ai un moment, une envie, hop, j’attrape un panier et je m’y mets, pas besoin de réfléchir, de sortir du matériel, de s’y mettre et… argh trop tard, la sieste est finie 😀 ! J’ai aussi toujours fait le choix d’avoir une partie de mon matériel transportable et pliant (rouet Little Gem de Majacraft, métiers à tisser Knitters Loom d’Ashford et Dynamic Heddle de Majacraft, métiers à tisser circulaires…), donc ça ne tient pas trop de place et je peux les emmener partout ou presque. Et puis les rouets et métiers à tisser sont de si beaux objets qu’ils ont toujours leur place dans la maison.

Pour en revenir à la création, comment nait un écheveau ? Est-ce les fibres qui appellent le fil, le
fil dans ton esprit qui appelle la matière ?

Les deux ! Quand je vois des fibres, je peux avoir tout de suite l’idée de ce qu’elles pourraient devenir, telle quelles ou teintes, cardées ou naturelles, avec quoi je vais les associer, comment je vais les filer etc… mais je peux aussi avoir une idée bien précise du fil dont j’ai besoin et le créer depuis la toison jusqu’au filage.

 

La première personne à m’avoir montré le tissage c’est toi… Je me souviens encore de la chaine noire et du fil dodu coloré qui se glissait en trame. Quelle est ta première image à toi du tissage ?

Oh je ne savais pas, merci, cela me touche de t’avoir « contaminée »:-)
Je pense que ma première image est celle de mon amie Marie-Jeanne, la femme du tourneur sur bois
« De Tours en Détours » : c’est elle qui tissait tranquillement aux plaquettes, à la fête médiévale de Nemours en 2007, en face de notre campement. Je l’ai regardée faire, tourner les plaquettes dans un sens, dans l’autre, passer la navette, j’étais hypnotisée. Elle est d’une grande gentillesse et générosité et m’a aussitôt aidée à monter ma première chaîne, et tisser mon premier galon… Je lui en suis toujours très reconnaissante.

Et le circulaire ?

Ah le tissage circulaire c’est mon grand coup de coeur, je l’ai découvert par le cursus de Fibery Goodness et j’ai tout de suite adoré. J’aime la mythologie, la symbolique, la méditation, donc tisser en rond et en spirale m’a tout de suite parlé. C’est un geste si simple, si apaisant… J’aime aussi me laisser emporter par le processus, la simplicité du passage de l’aiguille, sans faire forcément quelque chose d’utile, sans avoir l’idée de la création terminée. Il y a quelque chose de très magique et féminin dans ce type de tissage.


Le tissage est-il une suite au filage ou au contraire peut il être en amont ?

Je vais encore répondre les deux, décidément ! Je peux avoir une palette de fils, et décider de la tisser, ou avoir une vision d’un tissage et décider de filer pour ce projet. Je trouve que les deux pratiques se complètent merveilleusement, le tissage met si bien en valeur le filé-main dans ces moindres détails, dans sa simplicité d’un tissage en armure toile, toute la complexité du fil est révélée. Mais je vais avoir tendance à filer différemment si je file pour tisser ou pour tricoter.

Tu animes aussi des ateliers. Quelle importance a pour toi la transmission ?

Elle est essentielle, et cela est venu dès le départ, même je suis principalement autodidacte en tissage et en filage, à part le tissage aux tablettes avec Marie-Jeanne et les rudiments de filage au fuseau en campement médiéval. Il y a toujours une ambiance de partage sur ces fêtes, où les troupes se montrent facilement différentes techniques en campement. Et puis j’étais aussi formatrice lorsque je travaillais en bibliothèque, on me taquine souvent en me disant que je reste bibliothécaire de coeur, dans le partage des ressources, des savoirs-faire. J’adore concevoir une journée de formation, faire la synthèse de ce que j’ai appris, imaginer les étapes et le déroulement de l’apprentissage, ce qui a fonctionné pour moi ou ce que j’aurais aimé savoir en commençant ! J’aime transmettre ce bonheur du fil, reconnecter d’autres femmes à leur créativité et je peux t’assurer qu’il y a énormément à faire dans ce domaine. Je rencontre beaucoup de femmes qui ont plus ou moins laissé leur créativité de côté, car il y a toujours plus utile et plus urgent à faire. Certaines se dévalorisent, pensent qu’elles ne vont pas y arriver, que ce sera moche etc… quel plaisir de les voir se plonger dans le processus, être heureuses de ce qu’elles créent et prendre du temps pour elles.

Tu as participé à différents festivals, tu as été organisatrice lors du premier Fibrophile, que
représentent ces événements pour toi ?

Pour les festivals auxquels j’ai participé, sans hésiter je dirais les moments de retrouvailles ! Comme tu le sais bien de belles amitiés se tissent au fil de ses rencontres, de vrais coups de foudre amicaux 🙂
C’est aussi l’occasion de rencontrer le public, on peut parfois se sentir un peu isolée à travailler seule toute l’année ou presque.


Pour l’organisation des Fibrophiles, c’était génial de créer un événement comme on le souhaitait, mais quel boulot ! Pour moi un festival réunit vraiment de nombreuses dimensions : démonstrations, rencontres, création, stages, patrimoine, … et pas seulement la vente. Nous avions souhaité faire un événement accessible à tous, qui célèbre le fil à toutes ces étapes et dans toutes ses dimensions, j’espère que nous avons réussi. Je regrette parfois qu’aujourd’hui certains festivals se limitent finalement à être juste des salons de vente, surtout dans le tricot.

Tu tricotes beaucoup également. Qu’est-ce que tu aimes faire ? Y-a-t-il un modèle en particulier que tu affectionnes ?

Les châles ! C’est mon péché mignon, je n’en ai jamais assez… couleur, forme, technique, fil, j’ai toujours des tenues assez simples, mais avec un beau châle, comme un bijou, un ornement 🙂 Et puis dans le Finistère je peux les porter toute l’année ! Comme je n’achète plus de vêtements neufs ou presque, j’aimerais aussi me faire davantage de vêtements plus fonctionnels comme des gilets, des pulls, des chaussettes… je m’y mets mais j’ai toujours au moins 3 châles en cours !

As-tu la sensation que le filage a une empreinte différente selon la région, le pays où il peut être
pratiqué ?

Oui, c’est certain, et c’est un aspect que j’aimerais découvrir davantage. Quand on voit la différence des formes de fuseaux et des gestes du filage selon les régions du monde, la fibre utilisée… Rien que chez nous, rien à voir entre un mérinos du sud de la France et un mouton d’Ouessant ! J’aime justement toutes ces différences, il y a toujours à apprendre et à préserver.

A la rentrée, tu proposes un nouveau stage magique avec India Flint… Comment as-tu découvert
l’éco-print et comment le pratiques-tu ?

J’ai participé en arrivant en Bretagne à un stage d’initiation à la teinture végétale, et la prof nous a montré les livres d’India. Ca a été un coup de coeur à la fois visuel et pour sa démarche, qui collait tellement aux questionnements que j’avais déjà à ce moment là.
Lorsqu’en 2015 j’ai vu qu’India venait en France, je me suis inscrite à son stage et nous avons
sympathisé. L’inviter en Bretagne est un honneur immense, car ces rencontres ont vraiment nourri ma créativité en profondeur, au delà de la technique. Elle mêle toujours lecture, poésie, écriture, papier, broderie, tissu, végétal, conscience et intention, humilité et cohérence… Je manque de temps pour pratiquer l’ecoprint autant que je le souhaiterais, car avec mon atelier j’ai parfois trop du me consacrer aux choses « productives » comme je le disais plus haut, mais dès que possible je pratique sur le papier qui est plus économique, ou sur des petits morceaux de tissus. J’aime ce lien aux saisons, au lieu qui nous accueille, au monde végétal, ce lâcher-prise…

Toi qui a cheminé par toutes les étapes du fil ces dernières années, penses-tu en avoir fait le tour ou au contraire vois-tu encore de nouvelles voies se profiler devant toi ?

Oh non je suis loin d’en avoir fait le tour, et c’est aussi ce qui me plaît, cette impression de pouvoir toujours apprendre, de ne pas jamais stagner, que les techniques vont s’enrichir les unes et les autres et me donner plus de possibilités de créer, de m’exprimer. Comme tu le sais cela fait des mois que j’ai envie de me mettre à la broderie, et je pense que j’ai une marge de progression appréciable en couture aussi. J’aimerais mieux connaître le feutre, j’ai fait une courte initiation sans vraiment accrocher, et cela me laisse un goût de trop peu. Et puis finalement même en filage je peux encore progresser sur certains fuseaux, certaines techniques, ou affiner encore mon fil.

Ce week end tu as reçu L’Oeil de loup pour un stage sur le filage de la soie, comment perçois-tu cette matière ?

Je suis un peu intimidée par la soie je l’avoue ! Je trouve cette matière sublime, mais je l’ai souvent utilisée en accents, en mélanges… parce que j’avais l’impression de ne pas pouvoir l’embellir à son maximum en la filant telle que. Je m’y suis un peu aventurée seule ces dernières années grâce à tes magnifiques bricks de soie, mais je les conserve comme un trésor et j’avais hâte d’apprendre aux côtés de L’Oeil de Loup.

Avec le cycle des Arthuriennes nous avons rencontré Merlin, Viviane et le roi Arthur… Toi, tu
incarnes ce lieu empreint de mystère : Avalon. Que représente-t-il pour toi ?

Depuis toute petite j’ai toujours été attirée par le monde celtique. J’étais une enfant puis une adolescente rêveuse, un peu dans la lune, assez différente, avec un monde imaginaire très développé, et en creusant le mythologie celtique j’ai trouvé un écho à mes mondes intérieurs, une évidence, une reconnexion même. Pour moi le monde est bien plus que ce que nous en percevons, et Avalon incarne cet Autre Monde tantôt très proche du nôtre, tantôt inaccessible, le lieu de l’imaginaire, du rêve, des ancêtres, des esprits…
En vivant dans le Finistère, littéralement au bout du monde, les légendes de cet Autre Monde me fascinent, la navigation des marins vers les îles de l’Ouest, leurs rencontres avec des prêtresses sur des îles merveilleuses, où le temps s’écoule différemment… les lumières toujours changeantes du ciel et de l’océan breton me font mieux percevoir ce qui a pu inspirer ces visions d’Avalon tant parfois on a l’impression d’être hors du monde, que les brumes sont pleines de mystère et que le voile entre les mondes s’amenuise.

Sais-tu comment tu vas travailler Avalon ? Comment ce projet prend forme dans ton esprit ?

Oui, l’idée est bien avancée dans mon esprit, disons que je la vois et que je la ressens. J’en suis au stade où j’ai hâte de m’y mettre car je sens l’inspiration toute proche, prête à jaillir, et il faut que je lui donne une forme réelle. J’ai réuni deux très grands métiers à tisser circulaires et je pense les utiliser ensemble. Les mots qui me viennent sont porte, carte, brume…

 

Merci beaucoup Claire d’avoir répondu à toutes ces questions et de nous avoir laissé entrer dans ton univers…

Dans quelques jours, c’est l’interview de Joannie des Laines de Joa que vous découvrirez ensuite les Arthuriennes feront une petite pause durant l’été et nous retrouverons à la rentrée l’envoûtante Domino avec son regard sur la forêt de Brocéliande et la box qui ira avec…

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