Artiste,  Les Arthuriennes

Mordred – A la rencontre des Laines de Joa

Mordred est un figure sombre du Cycle Arthurien…

Pourtant celle qui s’est chargée de le travailler possède une lumière qui se reflète aisément dans tout ce qu’elle fait.

Les laines de Joa ne vous sont peut être pas inconnues… En effet, Joannie est une artiste qui s’est lancée dans l’aventure du fil depuis bien plus longtemps que moi… Mais ce n’est qu’assez récemment que j’ai fait sa rencontre et j’espère que sous ces mots vous toucherez un peu plus son univers tout en féminité et avec cette part nomade envoûtante que possèdent les créatrices qui gardent en elle leurs racines.

Joannie Ruiz, Les Laines de Joa : Bonjour Ama, c’est avec plaisir que je me prête au jeu de cet interview, bien que j’avoue d’avance être assez discrète et « timide »… Mais pas du tout asociale !

AmaYaga : Comment es-tu tombée dans la marmite du filage ?

C’est vraiment par hasard, mais la vie est souvent faite ainsi, non ? De hasard ou plutôt de possibles qui s’offrent à nous.
Je n’ai aucune tradition familiale des arts du fil (bien que j’ai su par la suite que ma mère avait pratiqué le tissage dans sa jeunesse). Il y a de ça maintenant 13 ans, j’ai ressenti un besoin de tourner la page et de me lancer dans autre chose… Je travaillais alors dans le milieu du spectacle (théâtre, danse, art du cirque). M’intéressant à la couture, j’ai voulu apprendre à tisser mais j’ai trouvé une journée d’approche du filage proche de chez moi… J’ai donc appris à filer avec joie. Et j’ai surtout eu la chance que la seconde élève avec moi élevait des chèvres et des lamas et avait porté de la toison de lama avec laquelle j’ai tout de suite senti une facilité… que je n’avais pas du tout avec la laine de mouton !
J’ai donc arrêté mon travail, déménagé et me suis installée avec 5 lamas dans une région que je ne connaissais pas mais qui m’ouvrait alors ses bras. J’y suis restée et j’ai beaucoup évolué depuis.

Quel fut ton premier rouet ? Files-tu toujours avec ?

J’ai de suite acheté un Rose de Majacraft. Je voulais tout de suite un rouet qui m’offre le plus de possibilité afin qu’il m’accompagne dans mon apprentissage et s’adapte ensuite à mon évolution. Et j’avais la possibilité de me l’offrir alors, grâce à ma prime de fin de contrat.
Je file évidemment toujours avec, c’est mon chouchou et ce fut surtout le seul pendant très longtemps puisque ce n’est que depuis 6mois que je possède désormais le Little Gem qui me sera bien pratique pour mes déplacements et sur les marchés.

Es-tu plutôt rouet ou fuseau ?

Incontestablement rouet !! J’ai bien essayé de nombreuses fois de filer au fuseau mais je n’ai pas la main. J’ai vite mal au bras car je me crispe surement trop… Pourtant j’aime l’ambiance que le fuseau apporte, ses voltiges dans l’air… J’ai depuis peu un spindolyn et j’ai déjà beaucoup plus apprécié et j’ai même réussi à filer presque une bobine… Hahhaaaha…

Tu es également à la tête d’un troupeau de lamas… Peux-tu nous raconter cette aventure ?

C’est une longue histoire mais on en connaît déjà le début. J’ai donc senti ce besoin de me recentrer en quelque sorte et… J’ai, on peut le dire comme ça, vécu quelques années en ermite avec mes 5 lamas, au bord de la Dourbie. Après cette journée d’initiation au filage, j’ai cherché à acheter de la fibre. Là, j’ai rencontré André Richard (Les lamas des Granades) qui m’a littéralement refilé son amour des lamas et l’envie de me lancer dans l’élevage. Ils m’ont énormément appris, sur moi, sur la vie. Ce n’était pas simple, je ne suis pas du tout éleveuse, je ne viens pas d’un milieu d’éleveur ou agricole… J’ai appris dans le temps à reconnaître que je ne pouvais en faire mon travail car vraiment, je suis trop proche de mes animaux, je souffre avec eux, ne sais pas les vendre, ne veux pas entrer dans une logique d’élevage… Donc, très vite, j’ai arrêté de les faire se reproduire et désormais, je les accompagne comme ils m’accompagnent, jusqu’à ce que vienne le jour de se dire au revoir.

Est-ce qu’il y a un de tes lamas avec qui tu as une relation particulière ?

Je ne saurais dire… J’ai une relation différente et particulière avec tous mes lamas, tous pour des raisons différentes. Ils m’ont tant offert dans ma vie… Je ne saurais leur rendre autant! El Chalten est mon tout premier choisi, mon seul mâle actuel et le premier que j’ai baladé en longe! Je l’aime d’amour… Mais Tijuana qui est la matriarche du groupe… Elle… C’est une battante! Elle est digne, protectrice, très bonne mère, patiente et conciliante! Divine c’est la bonne patte, celle qui a un problème de poids (et génétique je pense pour d’autre raisons…) mais qui après une toute petite résistance sera celle qui finalement viendra balader sans problème. Eléane, la belle rousse, est une tête de mule! Elle résiste, elle crache si elle veut pas! Mais sait être adorable… Mais c’est la seule qui me grogne! Wawat’ica est la première à être née sur mon troupeau… Elle a du caractère mais c’est également une très bonne mère, comme sa maman Tijuana. La petite dernière Maleïka est celle qu’on pourra “presque” poupouiller. Car dès tout bébé, mes neveux sont allés jouer à côté et a été plus manipulé rapidement. Et elle est vraiment belle!

As-tu une méthode, des conseils pour travailler la fibre de lama ?

La fibre de lama, comme toutes fibres d’ailleurs, dépend vraiment de l’animal (âge, état de santé, soins…).
Mes lamas sont des lamas lainés à très lainés, donc j’ai la chance d’avoir eu de belles longueurs, une grande douceur et finesse dans leur jeunesse (maintenant ils ont tous beaucoup plus de poil de garde). Donc selon l’état, pour celle des jeunes, il m’est arrivé de la filer directement, sans rien faire d’autre que de la tapoter sur ma jambe pour fire tomber la poussière. Je brosse au plus l’animal avant la tonte donc peu de débris, jette désormais les parties trop abimées et ensuite, enlève le reste. Le lama n’a pas de suint donc n’est pas gras. On peut se passer parfois du lavage mais je conseille malgré tout un bain dans de l’eau tiède (pas de choc thermique et pas de secousses)
Puis je préfère de loin le peignage (afin de garder les transitions de couleur de la toison de l’animal) plutôt que le cardage. Mais encore, tout dépend du résultat voulu ou si on souhaite le mélanger avec une autre matière.

Est-ce que tu as des fibres de prédilection… Est-ce que au contraire, il y en a que tu ne veux pas ou n’aimes pas travailler ?

Alors évidemment, le lama et l’alpaga sont les deux fibres que je travaille le plus. Et si au tout départ je n’avais aucunes affinités avec la laine de mouton, j’ai depuis beaucoup évolué et surtout découvert toutes sortes de races de mouton avec des particularités et des avantages différents ! Donc je dirais que j’aime TOUT. Tout est une histoire de rencontre, de ressentis, de moments parfois aussi…

Et en terme de couleurs vers quelle gamme va naturellement ton coeur ?

Les différentes tonalités de violet !! Mais j’aime également les teintes naturelles de l’animal. J’ai par exemple un lama qui va des tons gris à un très joli fauve, presque roux… J’adore sa toison. Un de ses fils avait une robe quasiment entièrement grise/rosé !! Le rêve…
Mais les verts, les ocres (Oh oui, les ocres… leur lumière…), les bleus, certains rouges profonds…

Tu cardes tes propres mélanges, est-ce que tu teins aussi ?

Tout est venu avec le temps. Je carde mes propres nappes que je teins parfois après, mais souvent je teins les fibres avant. Je travaille essentiellement avec des colorants acides mais parfois en teinture végétale (en étant loin d’être experte)

Cela fait plusieurs années que tu travailles la laine, quelle est ton évolution ? Quelle direction as-tu envie de prendre pour les années à venir ?

Cela fait maintenant 12 ans que je travaille sur cette voie, que j’avance sur ce chemin… Et cela ne fait qu’un an que je me suis installée de façon professionnelle. On peut dire que je prends mon temps. Mais je suis comme ça, je vis la chose. Et la vie prend souvent son temps chez moi. Je suis beaucoup à l’écoute de ce qui vient, je veux dire par là que je fonctionne de façon instinctive. Je pars du principe que les choses se font si elles doivent se faire, qu’il faut donner du temps au temps. Et puis qu’on peut se tromper et qu’on se doit juste de rectifier au mieux si nécessaire.


Donc de mon expérience d’élevage, de ce temps « coupé du monde » où j’ai appris à filer dans mon coin, de façon très autodidacte, j’ai ensuite fait des rencontres, appris à tricoter, appris à tisser, à teindre… Beaucoup en testant avec mes propres envies, tests. Aujourd’hui j’ai beaucoup plus d’outils, de bras, de possibles… Je cherche avant tout à m’exprimer dans ce que je fais. Et tout cet ensemble participe à m’installer dans une place qui serait mienne, de me permettre de résonner dans ce monde avec un son le plus juste possible. Et puis, de me sentir reliée… A un passé, à des gestes qui existent depuis bien avant moi, qui continueront sans moi. Je ne suis rien… Je ne suis qu’un outil moi-même, qu’un maillon, qu’un vecteur.
Mais tout ça est un aspect assez « abstrait ». Concrètement, j’ai décidé de lancer Laines de Joa à la naissance de mon fils et je me rends bien compte que parce qu’il est là justement, je ne peux faire évoluer cette entreprise à une autre vitesse que celle d’aujourd’hui, c’est-à-dire tranquillement, afin de passer de mon statut de maman à mon statut d’artisan avec le moins d’à-coups possible.
Alors pour les années à venir, j’espère continuer ! De créer des choses qui me ressemblent ou qui tendent vers un mieux !

As-tu conservé ton premier fil ? Est-ce qu’il y en a un en particulier dont tu ne peux pas te séparer ?

Oui, j’ai gardé mon premier fil !! Pour montrer qu’on part souvent de loiiiiiinn !!
Par contre, je n’ai pas de fils dont je ne peux me séparer… A priori… J’ai des coups de cœur que je garde précieusement mais je suis capable de les offrir plus tard si l’occasion se présente. En ce moment, j’ai des fils de l’Oeil de Loup qui attendent sagement que je les transforme mais qui me transforme déjà, eux. A force de les regarder, de m’inspirer. Et puis il y a des derniers filés main à partir de tes fibres teintes que j’aime amoureusement… Actuellement, je ne m’en séparerai sous aucuns prétexte !

Comment nait un écheveau ? Est-ce les fibres qui appellent le fil, le fil dans ton esprit qui appelle la matière ?

Difficile à dire… Je ne sais pas, vraiment… Je dirais que c’est essentiellement les fibres et leur couleur, leur textures, qui appellent le fil en devenir ! Mais pas toujours… Parfois, je peux avoir un projet en amont. Vers lequel je vais mais.. Ça peut changer en cours de route.

Tu crées également de magnifiques pulls… Comment un modèle se crée… Tu le dessines, le visualise, le test etc ?

Là encore, je dirais que ça dépend ! Je dessine beaucoup des croquis que je n’utilise finalement peu, je « rêve » mes modèles pendant un bon moment. Le pull Popillou est venu de lui-même, il s’est comme imposé ! C’était simple, fluide, irréfléchi !
Le dernier Avria, fut quand à lui bien plus dur à sortir. Il a fallu que ma belle-sœur est son anniversaire et qu’elle me suggère des envies pour qu’enfin, il sorte quasiment du premier coup !

Que représente le vêtement pour toi ? Qu’est-ce que ça te fais de voir les autres porter ce que tu crées ?

Je suis très heureuse de voir les autres porter mes vêtements et surtout touchée que ces personnes se sentent bien avec ! Mais après, ils ne m’appartiennent plus et ça me fait ni chaud ni froid.
Je n’ai jamais pris soin de mes vêtements dans ma vie, il fallait qu’ils me suivent dans ma vie, qu’ils s’adaptent. Alors j’ai beaucoup abimé, malheureusement parfois. Et puis, en créant avec de jolies matières, en prenant le temps de bien les faire, j’ai eu plaisir de voir que je continue à les porter de la même manière mais qu’ils durent bien plus longtemps car la qualité n’est pas la même. Je vais me balader dans les bois, dans les broussailles, avec mes pulls fétiches !

Dans le quotidien, au coeur de ta maison, de ta vie de tous les jours comment s’exprime cette passion ?

Il y en a partout et je ne passe pas une journée sans toucher de la laine, filer un peu, tricoter quelques rangs ou lire des patrons de tricots… Je vis au milieu de moi !

Y-a-t-il un livre qui te parle particulièrement en lien avec le filage ?

Je ne saurai dire… Dernièrement, j’ai plongé dans le livre de l’Oeil de Loup et j’aime le laisser à porté de main… Mais tout peut m’inspirer pour filer, les peintures, un roman… J’ai beaucoup filé lors de ma lecture de “Consuelo” de Sand (que je conseille+++)

Tu files, tu tricotes… Est-ce que tu tisses ? Est-ce qu’il y a d’autres pratiques que tu as envie d’apprendre ?

Je tisse peu mais je tisse !! J’ai un métier à 4 cadres Initiation de Leclerc que j’aime beaucoup et maintenant le Dynamic de Majacraft. J’aime beaucoup tisser, vraiment ! Mais c’est souvent plus long, car je pratique moins… Et la mise en place de la chaîne sur le 4 cadres reste un moment que je repousse pendant un moment car avec moi c’est toujours long car je manque de pratique. Mais avec le dynamic, c’est beaucoup plus simple et on fait de belles choses avec les filés main !
Je trouve le tissage si valorisant pour les filés main.
Sinon, si j’avais plusieurs vies devant moi, je ferais aussi de la broderie du Puy. J’ai un tambour mais ne m’y suis jamais mise.

Il y a peu de temps, nous avons suivi Claire des Bruyères dans les terres d’Avalon… Toi tu nous conduis dans l’ombre d’Arthur : Mordred. Que représente cette figure pour toi ?

Je ne suis pas du tout initiée au long périple des aventures d’Arthur et les chevaliers de la table ronde ! Heureusement que Nathalie était là pour nous donner des pistes et des explications !
Pour moi, Mordred était donc cette figure qui donne la fin de cet ensemble, celui qui ferme le chemin d’Arthur. Mais il avait en lui tous les possibles pour devenir quelqu’un de grand. Qu’est-ce qui fait que dans une vie on se tourne vers tel ou tel penchant ? Comment éveiller en soi le Bon dont tous les germes sont présents et ne pas les abandonner au profit de la facilité, le luxe, l’envie… comme l’a fait Mordred.
C’est donc un personnage sombre mais plutôt complexe.

Sais-tu comment tu vas travailler et présenter aux autres ta vision de ce personnage ?

J’avais beaucoup d’idées et il a fallu les canaliser, choisir entre toutes. Filage, tricot, tissage, broderie… ?
J’ai finalement préféré travailler à partir du tricot que je pratique le plus.
J’ai choisi une laine d’alpaga pour sa profondeur et son luxe, de couleur noire et rouge. Puis un fil argenté mohair/laine/lurex.
J’ai travaillé sur un col/capuche, car je voulais un accessoire qui serve à se cacher, se protéger, tout comme Mordred qui cache son jeu. Noire comme celle des capes des chevaliers dans l’ombre, à la doublure rouge car il couve en lui le sang versé et celui qu’il versera. Le fil gris argenté, pour un luxe qui brille mais n’atteint pas les nuances de l’or, est travaillé en jacquard de forme ovale qui se répète pour signifier le cercle, la boucle de la destinée. Les liens qui se tissent, les liens qui relient les êtres entre eux.
J’espère qu’il plaira et surtout qu’on pourra y associer d’autres couleurs pour se l’adapter à un autre usage moins « sombre » !

Est-ce qu’il y a un conseil que tu donnerais à une apprentie fileuse ?

Pour les conseils… Il faut dire que je ne suis pas une “technicienne”, moi je fais tout avec le coeur, avec l’envie, avec le ressenti… J’ai beaucoup appris seule, en regardant des vidéos, en regardant les autres faire, en lisant parfois et surtout en faisant, seule. Je ne rencontre aucuns freins à partir du moment où je m’abandonne dans ce que je fais. Je ne réfléchis pas. Du coup, si j’ai un conseil ce serait de bien s’écouter, de savoir lâcher, de ne pas brûler les étapes, de prendre le temps. Filer c’est accepter d’être hors du temps, du rapport au temps que le monde actuel nous impose. Il n’y a pas de mauvais choix. Fuseau ou rouet en premier, peu importe tant qu’on s’écoute, qu’on laisse son corps choisir, car le corps a une place importante. C’est très physique de filer. Pas dans le sens fatigant, mais parce qu’il doit donner, retenir, vibrer avec ce qu’on fait. Car on doit coordonner les pieds, les mains, la tête. C’est toute une vie le filage…
Et puis de ne pas avoir peur, mais ça, c’est en général! La peur n’est utile que si elle ne nous domine pas.
Le monde est dans nos mains, nous appartient, alors donnons le meilleur de soi!

Merci Joannie pour nous avoir permis de voir encore un autre regard sur les Arts du fil…

Vous pouvez suivre son actualité et découvrir toutes ses créations sur son site internet ou sur sa page Facebook !

Le Cycle Arthurien fait une petite pause cet été mais ce sera pour mieux vous entrainer dans la forêt de Brocéliande à la rencontre d’une magicienne incontournable du fil…

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